Quoi de neuf? - Avril 2015

FANTAISIE TRISTE

I' bruinait... L'temps était gris,
On n'voyait pus l'ciel... L'atmosphère,
Semblant suer au d'ssus d'Paris,
Tombait en bué' su' la terre.

I' soufflait quéqu'chose... on n'sait d'où,
C'était ni du vent ni d'la bise,
Ça glissait entre l'col et l'cou
Et ça glaçait sous not' chemise.

Nous marchions d'vant nous, dans l'brouillard,
On distinguait des gens maussades,
Nous, nous suivions un corbillard
Emportant l'un d'nos camarades.

Bon Dieu ! qu'ça faisait froid dans l'dos !
Et pis c'est qu'on n'allait pas vite ;
La moell' se figeait dans les os,
Ça puait l'rhume et la bronchite.

Dans l'air y avait pas un moineau,
Pas un pinson, pas un' colombe,
Le long des pierr' i' coulait d'l'eau,
Et ces pierr's-là... c'était sa tombe.
Et je m'disais, pensant à lui
Qu' j'avais vu rire au mois d'septembre
Bon Dieu ! qu'il aura froid c'tte nuit !
C'est triste d'mourir en décembre.

J'ai toujours aimé l'bourguignon,
I' m' sourit chaqu' fois qu'i' s'allume ;
J'voudrais pas avoir le guignon
D' m'en aller par un jour de brume.

Quand on s'est connu l'teint vermeil,
Riant, chantant, vidant son verre,
On aim' ben un rayon d'soleil...
Le jour ousqu'on vous porte en terre.

Bruant écrivit ce texte à la suite du décès de son jeune ami journaliste Rap ; ami avec lequel il aimait discuter, boire, chanter et parler du pays, la Bourgogne. Ce texte, tiré du premier tome de « Dans la Rue », en 1889, est reproduit en respectant les termes et formes dans la langue naturelle que Bruant exerçait tant à l'oral qu'à l'écrit. Pour goûter la poésie de cette « Fantaisie », il est souhaitable de la lire à haute voix. Les élisions, les rimes et le rythme forment un chant harmonieux qui met en valeur la justesse des métaphores et l'élégance du fond révélant l'amitié qui liait Bruant à Rap. La profonde tristesse de Bruant s'inscrit à travers la pudeur de ses sentiments.